Bagnes d'enfants
Le CO veut dire « Centre d’Observation pour mineurs », dont je parlais dans mon écrit précédent. Après quelques mois, je fus envoyé dans un bagne d’enfants. C’est ce que l’on appelait à l’époque « la vingt et une » ! Nous étions tenus de force, dans cette maison de correction jusqu’à l’âge de vingt et un ans, avec pour condition que pendant toutes ces années, tout se passerait bien ! Cette maison de correction s‘appelait « Aniane ». Il y en avait beaucoup d’autres à l’époque, de ces fameuses maisons de corrections.

Au CO, j’avais fait la connaissance d’un garçon qui fût tout de suite mon ami. Il s’appelait Yves, et nous avions passé par la suite quelques années ensemble derrière ces grands murs.

Dans cette maison, il y avait toutes sortes de délinquants, du plus mineur jusqu’à l’extrême et cela n’était pas juste : ils mettaient des agneaux parmi des loups. D’une simple fugue ou d’un emprunt de véhicule, jusqu’au crime, nous étions tous mélangés dans ce bagne d’enfants.

Au bout de quelque mois je fus obligé de sortir de mon enfance. Mon ami Yves était avec moi et on se protégeait mutuellement.

À l’accueil du centre de détention quand nous arrivions ils nous distribuaient des vêtements en tissu de bure. « C’était des uniformes couleurs marron et aussi des godillots ». Ensuite nous allions directement en isolation pendant un mois dans une cellule particulière. Nous avions le droit de sortir une heure par jour pendant que les anciens étaient dans les ateliers. Tout cela, pour que nous ne puissions pas les rencontrer. Après ce mois d’isolation, si nous avions été tranquilles bien sûr, nous obtenions le droit de choisir l’atelier pour apprendre le métier désiré d’après notre instruction.

Nous avions le choix entre plusieurs corps de métiers : la boulangerie, la cordonnerie, la serrurerie, etc. Par la suite ils ont créé une activité spéciale pour moi (je vais y revenir plus loin).

J’avais choisi la forge comme mon copain Yves, mais à la suite de différents avec l’éducateur « il ne m’accepta plus dans son atelier ». À cause de cela je me retrouvais de nouveau en cellule pendant un mois.

Les éducateurs comme nous les appelions, trouvaient que j’étais un bon élément, mais une forte tête. Pour me punir ils créèrent un nouveau travail bien spécial : l’agriculture, la viticulture. Ils avaient des terrains un peu partout dans ce village d’Aniane, en dehors des murs du centre de redressement. Je fus pris en main par un moniteur qui m’emmenait dans une ferme le matin et qui me ramenait le soir vers dix-sept heures. Il commença à m’apprendre le dur labeur de paysan, les semaines passèrent, les mois aussi.

Au bout de quelques mois je labourais tout seul les champs avec une brave mule. C’était très dur d’accord, mais j’avais la satisfaction d’être à l’air libre, et en plus je gagnais de l’argent que le paysan me donnait toutes les semaines. J’arrivais à gagner cinq francs, c’était fabuleux.

Au bout d’un an d’internement, si nous avions obtenu une bonne note, nous avions droit à une permission. Le dimanche, de quatorze heures à dix-sept heures, nous pouvions aller dans un village qui s’appelait Gignac et où il y avait un petit cinéma.

Les années passèrent à ce rythme. J’étais devenu un ancien et un garçon respecté par tout le monde, par les pensionnaires de la maison de correction, ainsi que par les éducateurs et les surveillants, le plus « sévère » de tous, était le surveillant général, - chose pas trop facile avec lui.

Pour pouvoir être libéré de ce bagne il fallait réunir plusieurs conditions.
Premièrement, avoir fait ses preuves, sans évasion. Deuxièmement, avoir passé un brevet militaire lors d’un séjour d’une semaine dans un centre militaire, où nous avions appris à faire 4 sauts en parachute. Troisièmement, on devait signer un engagement dans un bataillon disciplinaire de l’armée. Tous les anciens, qui répondaient à ces critères, dont moi, allions être libérés. Il ne nous restait que quelques mois à tenir le coup.

C’était un dimanche, nous avions droit à notre permission ce jour-là. J’étais devant le grand portail en fer, et j’attendais mes principaux copains. J’étais fauché. Cela voulait dire que si je n’avais pas deux francs dans la poche, je n’avais pas le droit de sortir. Il fallait prouver que nous détenions cette somme sur nous.

Yves était à l’infirmerie, il avait eu une angine, il ne pouvait pas sortir, mais les autres amis, eux, avaient juste la somme pour leurs besoins. Je m’en souviens très bien comme si c’était hier ! Simondin, un ami qui était du Nord, voulait me prêter son argent, j’avais refusé car c’était vraiment un gentil garçon. Mais j’aurais dû accepter pour la raison que j’avais une petite copine qui m’attendait à Gignac, tout prêt d’Aniane, les samedis pour aller au cinéma. Pourquoi ai-je refusé son argent ce jour-là ?

Le soir nous vîmes des voitures de police et de la gendarmerie rentrer dans la maison de correction. Il avait dû se passer quelque chose de grave ? Surtout qu’il était dix-sept heures. À l’appel il manquait cinq garçons de mon groupe.

Vers dix-neuf heures le directeur me fit appeler dans son bureau et il me dit :
« Pierre, il s’est passé un grand malheur. Comme je sais que tu es maintenant un bon gars et un des plus anciens et à qui je peux faire confiance, si tu es d’accord, je te désigne pour faire savoir la triste nouvelle qui vient de se passer et de raisonner la douleur de certains. »
Il me raconta que mes cinq copains avaient emprunté un véhicule.
Ils n’avaient pas eu de chance, il leur était arrivé un accident mortel. Ils avaient percuté de plein fouet un arbre après le pont de Saint André de Ségonis.

Ils n’avaient pas eu de chance, il leur était arrivé un accident mortel. Ils avaient percuté de plein fouet un arbre, en voulant rentrer. Trois sont morts ! François, L’estoquois, et Simondin.
Les deux autres qui ont survécu, dont je ne citerai pas les noms, ont été très grièvement blessés. L’un avait eu une trépanation avec perte d’un œil. Le second, complètement défiguré par le choc, avait perdu la raison. À cette époque ils l’avaient interné.

Je me souviens, avec deux amis donc je ne dirai pas les noms… Nous nous sommes occupés de la toilette de nos trois copains décédés, nous avons passé la nuit à les veiller. Je ne pouvais détacher mon regard du pauvre Simondin, j’avais cette impression qu’il me souriait. Je crois qu’il voulait me faire comprendre qu’il avait donné sa vie pour moi, une étrange impression m’envahit. Car c’est certain que si j’avais accepté ses deux francs qu’il voulait me prêter, je me serais certainement trouvé à sa place.

Trois jours après, nous avons mené leurs dépouilles sur nos épaules au petit cimetière d’Aniane, où ils sont restés quelque temps encore. Je sais, et de cela j’en suis sûr ! Aujourd’hui, Simondin et François demeurent toujours dans ce petit cimetière à l’exception de L’estoquois, donc la famille a depuis récupéré le corps.

J’ai fini mes quelques mois dans cette colonie pénitentiaire de l’état
En suite, j’ai rejoint un centre d’éducation surveillé à Marseille pour attendre mon incorporation dans un régiment semi-disciplinaire de l’armée.
Aujourd’hui, je suis un gentil pépé aux cheveux blanc…
Je n’ai pas oublié et je n’oublierai jamais cette terrible épreuve que j’ai dû surmonter à l’époque de ma jeunesse…

« Ils reposent en paix depuis leurs décès en Mai 1961 »

 

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