Volonté de vivre ? Survivre !

Après ma seconde noyade, je commençais à comprendre qu’il fallait prendre le taureau par les cornes et essayer d’aller de l’avant.

Nous habitions Mireille et moi dans ce petit studio près des docks de Marseille, celui pour lequel mon grand-père François avait donné la caution, payé trois mois d’avance et pour lequel il s’était porté garant pour nous, au cas où on ne paierait pas notre loyer.

Normalement après ma convalescence à la suite de mon intervention chirurgicale, j’aurais pu si j’avais voulu être en invalidité. Moi je ne voulais pas me sentir diminué par rapport aux autres, je voulais prouver qu’avec de la volonté et du courage, je pouvais revenir dans la vie "avec la tête haute dans la vie active", sans l’aide de l’état. Je ne voulais pas être encore à la charge du gouvernement, j’avais été nourri pendant plusieurs années à leur frais. Mais je ne leur appartenais pas.

Mireille était tout juste enceinte d’un mois, elle trouva du travail dans une fabrique de pâtes, elle cacha bien sa grossesse à son employeur sinon, il ne l’aurait pas embauchée.

Je savais que les transports de la ville de Marseille recrutaient des chauffeurs et aussi des receveurs. Oui à l’époque les trolleybus avaient un chauffeur et un receveur pour contrôler les tickets des usagers, ils poinçonnaient avec une machine amovible, qu’ils trimballaient partout. Je me présentais à cet examen, je réussis tous les tests, mais sachant, que j’avais eu cette intervention chirurgicale très grave… mon doute fut confirmé. Quelques jours plus tard, je recevais un courrier comme quoi je n’étais pas apte pour la place de receveur.

Je décidais d’aller voir le président-directeur général de la régie autonome des transports de la ville de Marseille. Il m’accorda un rendez-vous. Mireille était avec moi, elle avait voulu m’accompagner.

Le directeur nous reçut dans son vaste bureau, il nous dit de nous asseoir, je lui expliquais la raison de mon entretien, il me dit :
« Sais-tu jeune homme que nous ne pouvons pas prendre dans la régie quelqu’un qui vient être opéré d’un poumon, ce n’est pas possible. 

Mais malgré cela j’insistais et je voulais lui faire comprendre qu’il fallait que je travaille à tout prix. J’avais besoin d’une petite chance dans ma vie ! Après, avoir eu un long entretien avec cet homme d’un certain âge, il parvenait à se décider et à prendre une décision incroyable, il ne savait pas encore qu’il allait me remettre dans le chemin de la vie : « Voilà, dit-il, je viens de réfléchir et après une enquête que je vais faire, par mes services sociaux, si le résultat est concluant, je te ferai une faveur que je n’ai pas le droit de faire : je t’embaucherai comme étudiant pour trois mois. C’est tout ce que je pourrai faire pour t’aider.

Après cet entretien fructueux Mireille et moi nous étions très heureux. Quelques jours après, je finis par recevoir un courrier favorable du directeur, j’allais chercher mon uniforme de receveur, je commençais tout de suite mon travail.

Les trois mois passèrent très vite. J’allais revenir à mon point de départ ! J’allais me retrouver sans travail. Je téléphonai de nouveau au directeur de la régie et avec beaucoup de mal, j’avais réussi à lui faire prolonger mon contrat de trois mois supplémentaires. Ces trois mois supplémentaires passèrent aussi vite que les trois premiers.

Je devais revoir le directeur pour le supplier de me garder. Mireille était enceinte de sept mois, elle m’accompagna pour ce nouvel entretien avec le directeur général de la régie. Il nous reçut très aimablement, il nous expliqua que malgré tous les pouvoirs, et le bon travail que j’avais fourni pour la régie, malgré tout cela, il ne pouvait pas m’embaucher comme titulaire, il avait tout pris sur son dos en me faisant cette grande faveur.

Après avoir insisté, lui faisant comprendre, que notre survie dépendait de son bon vouloir, il prit une décision qui remplit mon cœur de joie.

Il me dit :
Je te donne encore trois mois comme étudiant, mais après ce ne sera plus possible ! Tu sais très bien qu’après avoir travaillé douze mois dans la régie, vous passez titulaire d’office. En raison de tes antécédents de santé cela n’est pas possible, j’ai réussi à faire tout mon possible en le prenant sur mon compte personnel, mais les enfants cela aura été tout ce que j’aurai pu faire pour vous aider ».

À la fin de ce nouvel entretien nous étions ravis ! Nous l’avions remercié très chaleureusement. Les trois mois passèrent aussi vite que les autres ! Je ne remercierai jamais assez cet homme qui m’avait donné cette chance de vivre et de survivre !

Je n’avais plus de travail, Mireille était en congé de maternité.

Quinze mois avaient passé depuis mon opération. J’avais repris un peu de poids, je frisais les soixante kilos. Nous habitions toujours en face des docks. Pour survivre j’allais sur les quais pour récupérer du bois pour que l’on puisse se chauffer avec notre petit poêle. Aujourd’hui, je me demande parfois comment je pouvais réussir à transporter de tels poids sur mes épaules ?  C’était Incroyable ! Peut-être la force du désespoir !

Je décidais alors de me présenter le matin à six heures, comme tous les autres gars, pour avoir une place de docker à la journée, en sachant que je n’aurais aucune chance, car les personnes qui faisaient la queue comme moi pour ce travail étaient tous des malabars entre soixante-quinze kilos et parfois même plus de cent kilos.

Pendant quinze jours tous les matins, j’étais un des premiers devant la porte, je levais la main pour être choisi. Les autres dockers se moquaient pratiquement de moi car la cargaison à décharger dans la cale des bateaux était plus lourde que moi. Des sacs de farines de quatre-vingts kilos, des fûts de charbon de plus de cinquante kilos, qu’il fallait se passer à la chaîne, les sacs de ciment, et bien d’autres choses à l’époque, tout cela se faisait manuellement.

Pendant ces quinze jours d’attente, j’avais eu la chance de faire la connaissance d’un homme d’une trentaine d’années, très athlétique. Il était chef d’équipe, respecté de tout le monde sur les quais de Marseille. Il me prit sous sa tutelle et dit au responsable qui avait la charge d’embaucher le matin, qu’il me prenait dans son équipe et qu’il répondait de moi pour mon travail.

Le premier jour fut un calvaire pour moi, pas de chance « c’était des sacs de farine de quatre-vingts kilos ». Ces sacs, il fallait les transporter dans la cale sur les épaules, j’ai dû tomber plusieurs fois, mais mon nouveau copain était là pour m’aider à remettre à chaque fois, le sac sur mon dos.
Quelle souffrance ! La cicatrice de mon opération me faisait tellement mal que je croyais qu’elle allait s’ouvrir ! Mais je n’en disais rien à personne, je ne me plaignais pas, j’étais tellement heureux de pouvoir travailler, comme toutes ces autres personnes, qui travaillaient aussi dur que moi.

À l’époque, avec le salaire d’une journée de travail comme docker, nous pouvions vivre une semaine. À force de persévérance et de dur labeur, j’arrivais à travailler pratiquement comme tous les autres, trois jours par semaine.

Notre premier enfant était né, c’était une fille, nous l’avions appelée Isabelle. Elle était si jolie, si gentille, qu’elle nous donnait la force de continuer le combat.

Tous ces mois à travailler sur les quais m’avaient redonné de la force et de la puissance physique. Je commençais à devenir robuste, j’étais sur la bonne voie. Je frisais les soixante-dix kilos.

La propriétaire du meublé où nous habitions, une très vieille dame avait décidé de vendre ! Nous n’avions pas le choix, nous devions déménager.

Avec beaucoup d’effort et de recherche, nous avions eu la chance de trouver, Mireille et moi, une place chez des gens très aisés à l’époque.

Nous étions nourris, logés, avec notre fille Isabelle. Mireille devait s’occuper de la maison, de la cuisine, des deux enfants du couple, tandis que je m’occupais de l’entretien de la bastide et aussi de la piscine. Mais, ce moment de ma vie n’est pas intéressant pour moi ! Ainsi que, pour vous ! Alors je passerais cette époque sans aucun regret.

Ce travail nous a seulement permis de survivre et aussi d’aller voir d’autres horizons.

Pierre Casanova
Mai 2003

 

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